Le Pont De Kolawade

NOTE DE SITUATION : UN PROJET ATYPIQUE A KOLAWADE

Introduction

Dans cette synthèse de situation, nous reviendrons sur une action de villageois exemplaire dans ce qu’elle comporte de caractéristique de la méthodologie développée par l’association VCDA et le collectif informel associé des « Pauvres de la Montagne » (GDS). En effet, cette action se déroule sur une période de dix ans et le processus emprunté montre à la fois le long cheminement de développement social mais aussi le caractère idéologique intériorisé par les villageois. Nous corroborerons alors les actions avec des témoignages, des lectures et des réunions. Nous verrons donc, dans un premier temps, de manière concrète, l’organisation des revendications. Puis, nous aborderons les principes théoriques à l’œuvre dans ce processus. Enfin, nous nous demanderons comment un tel projet à pu aboutir et comment étendre cette action en Inde.

Résumé de l’action

En 1995/96, un conflit éclate entre les villageois d’un hameau de Kolawade et un propriétaire terrien de ce hameau qui habite au chef-lieu de district à 50 kilomètres. A cette époque, le propriétaire avait accepté qu’une route soit construite le long de son champs. Il était d’accord dans la mesure où il bénéficierait d’un accès plus aisé pour se rendre dans son champ. Mais il s’est rétracté lorsqu’il s’est rendu compte du terrain qu’il perdait. La réalisation de ce projet permettait aux habitants de ce hameau de ne pas être trop isolés ; surtout en période de mousson où le pont existant devient condamné. L’affaire a alors été portée devant les tribunaux. Ce qui n’a rien donné puisqu’elle a été classée sans suite. L’argument de se raccorder à l’école, aux médecins et au reste du village n’a donc pas suffit. La cour a laissé le problème en suspens. Apres ceci, bien des politiciens sont venus faire état des lieux mais ils n’ont pu s’opposer à la décision de justice. Selon eux, rien n’était possible contre cet avis en attendant une évolution dans le dossier. Les autres communautés du village soutenait le propriétaire parce qu’il appartient aux hautes castes, contrairement aux villageois de ce hameau.

La situation semblait compromise et ne pouvoir déboucher que sur une impasse. Guy Poitevin a alors pris connaissance du dossier. Ce cas présentait la particularité de rassembler plusieurs problématiques typiquement indiennes. En effet, plusieurs mécanismes sont à l’œuvre : l’isolement des villages, la lenteur administrative, l’inertie de la fonction publique, les réseaux d’influence, le système de castes… Du point de vu du collectif GDS, ces réticences et freins à l’évolution sociale font de ce problème un support idéal au développement social et culturel prôné par VCDA. C’est pourquoi, comme le rapporte les villageois du hameau, Guy Baba promet à ce moment de suivre le dossier et qu’ils « obtiendraient gain de cause s’il continuait à se battre ». Sa première visite dans ce hameau datait de 1988. Beaucoup de réunions ont suivi mais aussi d’actions et de manifestations pour faire avancer le problème.

Le travail de DGS est d’unir les villageois et d’organiser des réunions. Maid, se trouvant a Pune, a aussi rencontrer beaucoup de personnes du gouvernement. Les nombreux exemples, dans ce long combat, peuvent faire état de la mobilisation. Deux réunions ont encore lieu par mois et ceci avant ce conflit. Ils ont consulté à maintes reprises le « Gram Panchayat » (conseil municipal) et le serpench (maire), le « Block Development Office » à Pune, le « Public Works Development » à Pune, le « District Administration » à Pune (au-dessus du « Block Development »), les « Collecters » (impôts), le « Land Acquisition Development » à Pune et enfin les « Publics Notations » dans les journaux locaux.

Parmi les manifestations, celle du 14 avril 2007 reste la plus importante. Symboliquement, il s’agit de la date anniversaire de la naissance d’Ambedkar. 200 a 300 personnes se sont réunis dans ce hameau de 150 habitants. 2 personnes ont alors été tirés au sort pour opérer une grève de la faim. Un médecin et la police est vite arrivé sur les lieux mais l’agitation ne s’est arrêtée que suite à des discussions avec l’officier du gouvernement et le Gram Panchayat?.

Un long processus d’action locale

Méthodologie inspiré de Paolo Freire

S’inscrivant dans la démarche du pédagogue Paolo Freire, l’action villageoise précédemment décrite peut être étudiée à travers les termes de conscientisation et d’autoformation. D’ailleurs, selon ce même pédagogue, Guy Poitevin ajoute que la conscientisation serait « la voie de création autonome par les masses de leur démarche de transformation au service de leur libération sans doctrine auto-déterminée (dimension critique) mais avec une référence idéologique pour conserver son identité » . La référence idéologique serait de combattre toute forme d’oppression dans le sens d’une meilleure justice sociale, au nom de l’égalité de chaque être humain. Les villageois de ce hameau ont alors dénoncé leur isolement (accès incertain à l’éducation, la santé, leur réseau social extérieur…) au profit d’un propriétaire terrien peu scrupuleux des torts qu’il pouvait causer. Cependant, dans la démarche de libération, les parias restent non politisés afin de conserver leur autonomie d’action et de ne pas dépendre de stratégie externes à leurs intérêts. Cette démarche demande à croire au dialogue social, au consensus sans fuir les conflits. De plus, on fixe l’objectif et on repose la répartition des tâches en fonction des compétences de chacun. Le groupe va ensuite chercher des compétences extérieures quand bien même le besoin se fait ressentir. On parle alors d’autoformation en opposition à l’enseignement descendant et à la démarche paternaliste tant déployés. En effet, le hameau isolé et en difficulté, sous l’impulsion de Guy Poitevin et du collectif de GDS, s’est réuni de nombreuses fois avant de déterminer sa voie de libération et de résolution du problème soulevé. Pour en témoigner, Ubhe Bai, marathe et activiste assidue, se bat pour que « justice soit faite » comme elle a pu le dire à l’administration. Cette dernière lui a rétorqué que c’est bien mais difficile, surtout lorsque l’on sait qu’elle pouvait user de ses relations. En effet, le propriétaire était son propre frère mais les pressions familiales ne se sont pas avérées une bonne solution pour les villageois. Cela signifie que le collectif d’animateur a été le relais des villageois et en aucun cas l’initiateur du combat. Le processus amène les villageois à rencontrer des personnes pouvant apporter des éléments de réponses à la résolution de leurs problèmes. C’est pourquoi en se basant sur la connaissance des villageois, les animateurs orientent ces derniers naturellement vers les autorités administratives, les avocats le cas échéant. Ils se renseignent progressivement de leur droits sans pour autant résoudre leur problème de manière significative. Les baisses de motivation, doutes, désespoirs sont indescriptibles et le fruit du quotidien. C’est à ce moment que le rôle de catalyseur, de relais des animateurs du GDS prend tout son sens.

Intériorisation de normes et valeurs

Il s’agit d’un long processus où les villageois s’approprient les moyens d’une transformation sociale. En cela, selon Guy Poitevin , la conscientisation est une action de transformation, culturelle et politique, méthodique et non de sentiments. Il précise trois états de conscience : la conscience primaire, post-primaire et pré-critique. D’après ces trois états de conscience décrits par Freire, les villageois de Kolawade semblent avoir dépassé celle primaire dont la conscience est naïve et relative aux besoins primaires (magie, superstition, peur…). Certains n’ont plus une conscience post-primaire avec un simplisme des interprétations et une fragilité du raisonnement (émotivité…) mais pré-critique avec une profondeur du raisonnement, une logique et une permanente remise en question. Poitevin ajoute qu’il s’agit d’une démarche d’action/réflexion pour que « la conscience des opprimés réalise que sa vision du monde est imposée par la conscience dominante » .

On peut alors se demander pourquoi cette décision a mis autant de temps a venir. Mais suite à quelques discussions avec les villageois, on peut constater que leur réponse est univoque. D’une part, le système indien demande beaucoup de pétitions. On peut parler de déficience du système judiciaire. D’un autre côté, le non soutien du reste du village face à ce propriétaire et leur ignorance du système judiciaire ont aussi ralenti la procédure. On peut parler de partialité, d’inégalité avec le système de castes. Mais avant tout, l’existence de nombreuses divisions au sein du village a été problématique.

Une avocate est venue il y a 6 mois pour prendre connaissance de ce dossier qui est un exemple de combat juste mais difficile. C’est aussi mon sentiment et mon but est de faire état de leur combat et actions suite a l’intervention du GDS. Je remarque que dans une discussion informelle qui suit, les villageois réagissent vivement à des situations vécues par d’autres communautés marginalisées : les populations exploitées par un projet touristique ou par le terrorisme. Sûrement ce combat a réveillé bien des âmes militantes endormis par un système indien oppressant. Une dynamique locale autour d’animateurs

Les villageois sont reconnaissants envers l’organisation qui a initié le mouvement aux dépends de la décision de justice qui avait reporté l’issue du conflit. Ils ont pu par la suite organiser des manifestations a Pune. Par exemple, ils ont compté deux fois les terrains à réquisitionner pour ensuite envoyer une pétition qui le prouve. Au début, tout le monde avait peur mais l’organisation a uni les villageois. Ils ont pu se confier et la confiance des villageois a été source d’initiative. Le GDS relance aussi le mouvement lorsqu’il s’essouffle. De son côté, le propriétaire a envoyé un courrier au comité du Gram Panchayat? en début d’année 2008. Trois points sont avancés. Le premier souligne que la route détruirait l’irrigation du terrain et de nombreux arbres fruitiers de mangues. Le deuxième point est que cette affaire lui cause beaucoup de stress, de tension mentale et de pertes économiques. Tout ceci affecte sa famille. Le dernier point est que ces tracas ont débouché sur une maladie qui l’a contraint à l’hôpital en janvier 2007. Il a dû débourser 13 000 roupies de frais. Le résultat est tombé le 6 juin 2008. La Haute cour de Bombay promulgue compensation de l’état et construction de cette route qui débouchera sur ce pont. La décision de justice se trouve entre la femme, puisque son mari lui a légué son terrain et s’est déclaré sans terre, et l’Etat du Maharashtra. L’estimation des torts causés au propriétaire a suivi. Il ne reste désormais pour l’Etat qu’à payer le propriétaire et commencer les travaux. Ce projet route-pont coûtera 1 500 000 roupies à l’Etat (23077€).

Conclusion : une histoire de rencontres humaines

L’action du GDS s’est d’abord concrétisé matériellement par de nombreux déplacements, puis par l’argent dépensé pour la nourriture, le bus… Comme peut le souligner Héma, ”c’est pas des blagues tout ça” dans le sens où cette aide est la base pour ensuite enclencher une dynamique de développement social et culturel. Il s’agit d’avoir les moyens de moins subir les pressions des marathes, des propriétaires terriens, qui emploient ces mêmes personnes.

Par ailleurs, au cœur de cette action collective, les protagonistes se sont organisés et ont manifesté. Pour cette agitation particulière du 14 avril 2007, après de nombreuses réunions, deux personnes ont initié une grève de la faim sont tombées malades. Ils ont été emmenés en ambulance à l’hôpital. Cette action a provoqué la visite d’un officier du gouvernement qui a alors promis une rencontre avec le propriétaire. Quand le collectif et l’intérêt collectif priment sur l’individu, le sens du sacrifice s’en trouve modifié… Cette action symbolique, qui n’ignore pas l’héritage de Gandhi concernant la non-violence si ce n’est contre soi-même, comporte plusieurs intérêts. Ainsi, il est intéressant de repérer les moyens de favoriser le “dialogue culturel” et l’exposition de problèmes personnels, puis le passage d’une colère personnelle à une problématisation collective ou encore l’implication, le retrait de l’animateur et ce qu’il induit. Cette référence à Gandhi, qui n’est pas le modèle de GDS, montre bien cette liberté.

Toujours est-il que l’on peut analyser les réussites et échecs d’un tel projet, il demeure admirable cette démarche d’auto-développement et de démocratie active. La méthodologie est extensible à l’Inde à n’en pas douter ainsi qu’à de nombreux pays en voie de développement afin de travailler sur les droits fondamentaux de l’être humain, sur des projets portant sur les besoins primaires. Nous devons aussi interroger cette forme de militantisme et la méthodologie même si le consensus semble moins évident dans les pays occidentaux. En effet, le développement social et culturel est associé à un bien-être subjectif et diviseur mais la rencontre humaine et le dialogue social demeurent la base. Nous ne pouvons alors qu’être admiratifs de cet exemple de solidarité. La richesse de ces rapports humains se retrouve dans la simplicité de la relation comme en témoigne le fait qu’au moins cinq habitants du hameau, tous les ans fin août, rendent visite à Héma, à la date anniversaire de la mort de Guy.

Bibliographie

POITEVIN, Guy, VON DER WEID, Denis, “Inde, les parias de l’espoir”, 1976

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